La Sélection de Aravind Adiga : le cricket comme critique sociale

Aravind Adiga n’est pas un auteur prolifique mais quand il écrit un roman, il voit juste, il vise juste. La Sélection, son dernier ouvrage publié en 2016, ne fait pas exception. En s’emparant du cricket pour décrire et déconstruire l’Inde d’aujourd’hui, Adiga utilise de nouveau une recette qui lui a réussi dans ses précédents romans : prendre un élément typique de l’Inde pour observer ce pays contrasté et décrypter, voir disséquer, sa réalité complexe, s’attachant notamment à ses parts d’ombre. Violence, discrimination, corruption, pauvreté… l’Inde n’en manque pas de ces ombres qui recouvrent les merveilles du sous-continent asiatique.

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Match de cricket à l’Oval Maidan de Mumbai – Photo: Kunal Patil/Hindustan

Pour la personne que le cricket passionne, La Sélection est un must-read. Bien que le cricket sert un propos plus général et que les thèmes abordés sont variés, il reste au cœur du roman. Le récit conte du cricket plus qu’il n’en disserte. Les références à la culture et à l’histoire du cricket sont nombreuses, particulièrement les grands joueurs comme Don Bradman ou Sachin Tendulkar. Mais c’est aussi un roman qui est aisé à lire et à comprendre pour une personne qui ne connaît rien à ce jeu puisque le cricket y est abordé sans rentrer dans des détails trop techniques et les références sportives ont le goût rafraîchissant du dépaysement.

Mais que narre La Sélection ? Aravind Adiga nous conte l’histoire de Manjunath Kumar. Ce jeune adolescent indien se passionne pour les sciences et la série Les Experts. Il se rêve en expert médico-légal. Hélas pour lui, son père Mohan, tantôt pathétique, tantôt tyrannique, a d’autres projets pour son fils… et son grand frère Radha. Ce dernier est un surdoué du cricket dont le destin est d’être retenu, lors de la fameuse Sélection, pour représenter Mumbai dans les plus prestigieuses compétitions jeunes et vivre après une carrière professionnelle à la Sachin Tendulkar, le dieu indien du cricket. Manju, également joueur de génie, devra donc suivre les traces de son frère. Comme vous vous en doutez, l’épopée des Kumar va connaître bien des rebondissements.

Mais au-delà du cricket, le récit navigue entre les désirs du jeune héros, dont le corps et l’esprit s’éveille à la sexualité, les relations père-fils, l’abandon maternel, l’adolescence, l’homosexualité, l’Islam, l’argent, les rêves brisés, la violence protéiforme de l’Inde. Ces thèmes sont autant de miroirs où se reflètent les turpitudes et contradictions de la société indienne. Chaque miroir renvoie à un ou plusieurs personnages du roman, qui se délecte de ces seconds couteaux aussi essentiels que le héros.

Ces personnages sont l’une des richesses du roman. Ils peuvent être loufoques, grotesques, dérangeants, drôles, piquants, déroutants. Ils ont de la gouaille ou de la répartie, ce qui donne des dialogues savoureux. Ils enrichissent la narration, illustrent le message de l’auteur, aèrent la lecture pour ne pas se focaliser sur le seul Manjunath. À travers leurs yeux et leurs paroles, ils expriment une part de l’Inde, qu’elle soit aimée, rêvée ou haïe.

La Sélection n’est pas sans rappeler Le Meilleur (The Natural en VO). Le roman de Bernard Malamud, publié en 1952, racontait l’histoire d’un joueur de baseball exceptionnel mais dont la destinée, fantasmée, était sans cesse brisée. Cette histoire autour du jeu préféré des Américains, symbole de leur nation, était une métaphore de la société américaine contrastée du début des années 50 entre le rayonnement de l’American Way of Life et l’envers du décor bien moins rayonnant. La Sélection est sans conteste le pendant indien de ce roman.

Au vu de la richesse narrative du roman d’Aravind Adiga, il serait aisé d’en parler plus avant mais j’ai déjà bien trop fait dans le spoiler. C’est donc une lecture que je vous conseille vivement et qui vous permettra de vous plonger dans l’Inde d’aujourd’hui et la réalité du cricket à Mumbai. Un Voyage en terre indienne au rythme de montagnes russes… ou des Ghâts occidentaux.

À noter : Netflix prépare une adaptation du roman en format série.

La Sélection de Aravind Adiga (2016)

[Selection Day en VO]
Traduction Annick LeGoyat
Editions Buchet/Chastel

LaSelection

 

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