Misère de l’arrogance et cricket (1ère partie)

Yves Tripon sévit à nouveau sur Esprit du Cricket et vous propose, à travers la récente « série » entre le Bangladesh et l’Inde, un retour en arrière historique et culturel, en deux parties, sur le cricket du sous-continent indien. Pour cette première partie, retour sur l’histoire commune et tumultueuse de ces deux nations et sur le cricket de classe en Inde.

Du 09 au 13 février avait lieu à Hyderabad, au centre de l’Inde, la « Série » test de l’équipe indienne contre celle du Bangladesh. En fait de Série, il n’y avait qu’un match (nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet un peu plus loin).

Personne ne donnait de grandes chances au Bangladesh et le match n’y a pas dérogé. Avec seulement six batteurs éliminés, l’Inde avait marqué au bout de deux jours 687 courses. Le Bangladesh ne démérita pas pour autant en marquant 388 courses tous éliminés peu avant le repas du quatrième jour.

Avec 300 courses d’avance, l’Inde était en droit de laisser la main au Bangladesh, ce que l’on appelle un follow-on (enchaînement en français). L’enchaînement permet à une équipe qui a batté en premier lors de la première manche de laisser son adversaire batter en premier lors de la seconde manche, à la condition d’avoir un minimum de 200 courses d’avance. L’intérêt est de raccourcir la durée du match, car si l’adversaire ne comble pas son retard, il a perdu sans qu’il soit nécessaire à la première équipe de batter et, s’il rattrape son retard, il est peu probable qu’il prenne une avance impossible à récupérer. Avec 300 courses avant de pouvoir être doublée, l’Inde avait tout intérêt à demander l’enchaînement, ce d’autant qu’il restait une journée et deux sessions avant la fin du match.

Rappelons à ce sujet qu’une journée de cricket test se décompose en 3 sessions, théoriquement de 30 séries de lancer chacune, la première et la seconde étant entrecoupée par une pause repas de 40 mn, et la seconde et la troisième entrecoupée d’une pause « thé » (tea time) de 20 mn. Chaque session dure environ deux heures.

À la surprise générale, l’Inde ne demanda pas l’enchaînement. Il apparut vite que l’équipe indienne ne voulait pas gagner simplement ce match. Elle voulait humilier son adversaire. La question, qui vint immédiatement en tête : pourquoi ?

La réponse est à chercher dans les rapports entre les deux pays et surtout dans la politique en cours en Inde même.

L’indépendance

Et il faut remonter à la période précédant l’indépendance pour saisir les racines des rapports entre l’Inde et le Bangladesh.

En 1946, un accord était trouvé lors des négociations au sujet de l’indépendance de l’Inde entre la la Ligue Musulmane et le Parti du Congrès pour maintenir l’unité du pays. Cet accord prévoyait des provinces disposant d’une assez grande autonomie regroupées autour d’un pouvoir fédéral aux attributions limitées, un peu à l’image du pouvoir fédéral étasunien. Mais entre la signature de cet accord et la déclaration d’indépendance, le Parti du Congrès, essentiellement hindou, élisait une nouvelle direction, menée par Nehru, qui revenait sur sa signature et réclamait l’établissement d’un pouvoir central fort, considérant qu’un simple pouvoir fédéral ne permettrait pas à l’Inde de résister aux pressions extérieures et amènerait à terme à un éclatement.

C’était là quelque chose que la Ligue Musulmane ne pouvait accepter, car cela risquait de donner aux ultra-nationalistes hindous, bien que minoritaires au sein du Parti du Congrès, le contrôle sur les provinces à majorité musulmane. Or, les rivalités hindous-musulmans avaient été utilisées jusqu’à l’excès par le pouvoir britannique afin de contrer les revendications indépendantistes et les musulmans principalement du Bengale, du Cachemire et du Pendjab étaient particulièrement confrontés à des affrontements avec les ultra-nationaliste hindous, dont le but était de faire de toute l’Inde un grand Hindoustani.

Ce retournement eut des conséquences catastrophiques. La partition du pays apparut inévitable. Au Bengale et au Pendjab, les Musulmans étaient légèrement majoritaires, en fait pour le Bengale, surtout dans la partie orientale, la partie occidentale étant légèrement majoritairement hindoue. Pour le Pendjab, la situation était semblable, mais dans un rapport est-ouest inversé. Les ultra-nationalistes hindous déclenchèrent alors des émeutes à Calcutta et s’attaquèrent aux Musulmans afin de les chasser. La riposte fut immédiate. On s’entre-tua dans les rues et les maisons. Bilan : 10.000 morts en une semaine.

Bientôt, les mêmes événements dramatiques se reproduisent dans tout le Bengale, mais aussi dans les provinces de l’ouest. Les gens fuirent et des colonnes des millions de réfugiés hindous, sikhs et musulmans se croisèrent. Pendjab et Bengale furent coupés en deux parties, l’une indienne, l’autre pakistanaise. Au total se furent 8.400.000 personnes qui se trouvèrent déracinées et près d’un million d’autres moururent dans les tueries.

Le Bangladesh

Plus tard, en 1971, le Bengale oriental, dénommé Pakistan Oriental, entama une lutte pour l’indépendance, qui donna lieu à une répression sanglante, mais s’acheva victorieusement avec l’aide de l’armée indienne. Il prit le nom alors de Bangladesh.

Jusque dans les années 1980, le Bangladesh resta essentiellement agricole. Avec la succession de crise qui traversèrent les pays occidentaux (1974, 1981), les grands groupes, surtout dans le textile, se mirent à délocaliser leurs productions. Le Bangladesh, à la population des campagnes migrant massivement dans les villes, est un lieu rêvé pour implanter des productions demandant peu de qualification. La main-d’œuvre y est bon marché et la pression du chômage, d’autant plus terrible qu’il n’y a quasiment aucune protection sociale, permet de faire travailler les gens, essentiellement des femmes, jusqu’à épuisement : des horaires allant de 08h00 à 22h00, et même régulièrement jusqu’à 03h00 du matin sept jours sur sept et à peine quatre ou cinq jours de repos dans l’année. Les syndicats sont interdits, ainsi que le droit de grève.

Les profits, dans ces conditions, sont évidemment considérables et toute une bourgeoisie bangladeshie, jusqu’ici vivotante, cumule rapidement des richesses plus qu’appréciables. Dans ces conditions, de nombreux Bangladeshis trouvent refuge en Inde où les conditions sont bien moins dures. Mais en Inde aussi, le libéralisme prend ses aises, même si la résistance y est plus forte. Les nationalistes ont fini par prendre le pas sur un Parti du Congrès complètement corrompu et devenu, en quelque sorte, la propriété des descendants de Nehru. Avec l’arrivée dans les années 1990 des nationalistes hindous, toutes sortes de mesures sont prises visant à exclure les musulmans. l’une d’elles va concerner directement les Banglasdehis.

Le gouvernement indien décide la création d’un immense mur de plus de 7000 kilomètres, encerclant la totalité du Bangladesh. Commencé en 1993, il est achevé en 2013. Situé à 150 mètres de la frontières côté indien, le gouvernement du Bangladesh le déclare légal. Résultat : trafic en tout genre et corruption renforcée. Par contre, l’immigration bangladeshie clandestine en Inde est férocement réprimée à coups de bastonnade, de tortures et parfois même de chasse à l’homme.

Nationalisme hindou et diviseur

Le parti nationaliste le plus puissant, le BJP, est considéré comme le parti des gros commerçants du nord et des castes supérieures (officiellement, les castes n’existent plus, mais…). C’est eux qui dominent Bollywood et… le cricket.

L’objectif du BJP est de créer une identité hindoue. Il ne s’agit pas de convertir les minorités religieuses chrétiennes, musulmanes, sikhs ou autres, mais qu’elles reconnaissent « l’hindouité » de l’Inde. En bref, qu’elles reconnaissent être des éléments étrangers à la culture indienne, un peu comme ceux qui en Europe veulent faire que tous les non-chrétiens reconnaissent que l’Europe serait chrétienne d’abord et avant tout.

Salman Rushdie, dans Imaginary Homelands, je crois, racontait l’anecdote d’une réunion d’écrivains indiens au cours de laquelle un intervenant nationaliste avait lu un texte en sanskrit (l’équivalent du latin en Inde) et avait précisé qu’il n’était pas utile de le traduire puisque tout bon indien connaissait cette langue. Rushdie était intervenu pour rappeler que le sanskrit ne s’était parlé que dans une partie de l’Inde, que lui, qui était de culture musulmane indienne, mais athée n’avait aucune intention de l’apprendre et que cette intervention était une insulte à toute une partie du peuple indien.

La montée du BJP correspond au creusement considérable d’un écart entre les revenus de plus en plus importants de la bourgeoisie et le gros de la population. Face à l’accroissement des tensions sociales que cela produit, profitant du recul des organisations traditionnelles de gauche, que ce soit celles au sein du Parti du Congrès ou des divers partis communistes, reflet du choc produit par la chute de l’URSS en 1992, et dans l’objectif de promouvoir une politique la plus libérale possible, le BJP n’a eu de cesse de stigmatiser les musulmans. En 1993, année de la construction du mur, il encouragea la destruction d’une mosquée provoquant des violences qui firent plus de 800 morts. Il remit le couvert en 2002 dans le Gujarat (près de 2000 morts). Aujourd’hui, il parle de construire un temple hindou sur les ruines de la mosquée détruite. Sans parler des essais nucléaires à la frontière du Pakistan…

Un cricket de classe

Bref, c’est dans ce contexte pour le moins brûlant et ultra-nationaliste qu’il faut comprendre le rôle que l’on fait jouer au cricket en Inde aujourd’hui.

Contrairement à l’Australie, où le « game » est joué par l’immense majorité de la population, le cricket indien doit être perçu comme les jeux du cirque à Rome : une poignée de gladiateurs et des foules immenses.

Pendant longtemps, le cricket a été l’apanage unique des classes les plus riches : Anglais, gros commerçants, maharadjahs. Un tournoi annuel très prisé opposait ainsi à Bombay des équipes anglaise, parsie, hindoue, musulmane, chrétienne, à quoi s’ajoutaient, je crois, deux autres, juive et sikhe. Un championnat fut établi, dont les équipes étaient patronnées par des princes maharadjahs. Tout ce beau monde cherchait à montrer aux Anglais, clé des affaires, combien ils étaient britanniques et respectueux de la couronne. Leurs enfants allaient suivre leurs études en Angleterre et y perfectionner leur cricket.

À l’indépendance, en 1947, les princes perdirent leur pouvoir et n’avaient plus d’intérêt à cajoler les Britanniques. Aussi, hormis quelques mordus, ils délaissèrent le jeu et leur équipes, qui, sans financement, disparurent aussitôt. Le tournoi annuel perdit de son intérêt et le cricket se concentra pour l’essentiel sur Bombay, là où se concentrait le gros de la bourgeoisie indienne. Car, le jeu gardait valeur de distinction de classe. Le cricket indien, sur le plan international, restait l’un des moins bons. Au même moment, le hockey sur gazon, qui se jouait jusque dans les plus petits villages, du nord jusqu’au sud, voyait l’Inde remporter médaille d’or olympique sur médaille d’or olympique.

Mais le cricket restait très suivi par une population devant laquelle se déployait le symbole d’une richesse, même si celle-ci ne touchait que peu les joueurs, et le rêve d’une ambition sociale hors de portée. Et même là où le cricket professionnel était absent, ses résultats et ses retransmissions à la radio étaient très suivis. Les stades servaient aussi de lieux d’expression nationaliste et c’est ainsi qu’entre 1967 et 1975, on compta quatre émeutes pour l’essentiel dues à des défaites de l’équipe indienne.

Il fallut attendre les années 1983 et la participation de l’Inde à la coupe du monde de cricket en une journée et 50 séries de lancer (One Day International ODI), forme nouvelle apparue dans les années 1960 pour voir, à la surprise générale (y compris des joueurs), l’Inde battre en finale, au Lord’s à Londres, l’archi-favori, les West Indies caribéens, qui avaient remporté haut la main les deux précédentes éditions (1975 et 1979). Les supporters envahirent le terrain, arrachant les vêtements des joueurs pour les emporter en trophée. L’anecdote raconte que la fédération indienne était si pauvre qu’elle invita les joueurs à fêter la victoire dans un bar à burger de Picadilly. Par contre, le retour fut triomphal. Leur avion fut détourné sur New Delhi sur ordre d’Indira Gandhi, premier ministre, qui tenait à les féliciter. L’arrivée à Bombay fut pratiquement de l’ordre du retour des armées romaines après une nouvelle conquête.

Le Lord's envahi par les fans Indiens après la victoire de l'Inde face aux West Indies en 1983 © PA Photos
Le Lord’s envahi par les fans Indiens après la victoire de l’Inde face aux West Indies en 1983 © PA Photos

Aussi, quand l’Inde fut vaincue à la coupe suivante, l’exaltation se transforma en colère et des joueurs furent agressés jusque chez eux.

Le nationalisme devint d’autant plus outrancier que le gouvernement d’Indira Gandhi se mettait à abandonner les politiques sociales, qui avaient permis une amélioration sensible du niveau de vie de la population indienne. Le Parti du Congrès, hégémonique, avait toujours conservé un discours nationaliste, mais rassembleur, unificateur de l’ensemble de la population. Sur le plan social, il avait coupé l’herbe sous le pied à ses adversaires à gauche (essentiellement les communistes) en mettant en place tout un arsenal de protection sociale. Sur le plan économique, il avait développé un gros secteur d’État visant à donner une infrastructure facilitant des investissements privés.

À suivre

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