Trobriand Cricket : quand le cricket des colons est parodié.

Connaissez vous les îles Trobriand, cet archipel à l’est de la Papouasie Nouvelle Guinée, auquel il appartient ?

La plupart d’entre vous répondront « que nenni ! » et cela est bien normal. Ce n’est pas l’archipel le plus connu de cette partie du monde. Pourtant, il recèle en son sein un jeu des plus passionnant : le cricket. Mais pas n’importe quel cricket, le Trobriand cricket.

Si le cricket est devenu le jeu principal de ces îles, ce ne sont pas les britanniques qui ont découvert cet archipel mais les français qui, en 1793, y débarquent alors qu’ils reviennent vers la France après avoir cherché, en vain, la fameuse expédition perdue de La Pérouse. Sur le retour, l’expédition de recherche tombe sur l’archipel et le chef de l’expédition, le contre-amiral Antoine Bruny d’Entrecasteaux baptise ces îles du nom d’un de ses lieutenants, Jean-François Sylvestre Denis de Trobriand.

C’est bien plus tard, en 1903, que les habitants de l’archipel sont initiés au cricket par le missionnaire méthodiste britannique, le révérend William Gillmore. Ce dernier souhaite réduire les rivalités entre les tribus et mettre fin aux combats inhérents à ces rivalités, bien que la société trobriandaise soit globalement pacifique. Pari gagnant. Le cricket va alors remplacer une ancienne tradition, le Kayasa, qui correspondait à la compétition locale et aux rituels de guerre. La batte de cricket va donc remplacer la lance guerrière.

Cependant, loin d’intégrer le cricket des colons, les habitants des îles Trobriand vont se l’approprier totalement à la fois dans une démarche de mimétisme et de parodie des colons. Le Trobriand cricket a ainsi beaucoup évolué par rapport au jeu initial, en intégrant des éléments de la culture locale ancestrale. Un même phénomène sera enregistré dans les îles Samoa avec le Kilikiti, autre variante ingénieuse du cricket des colons anglais.

Bien entendu, c’est la forme du jeu qui interpelle en premier lieu. L’équipe qui reçoit est toujours vainqueur. Le nombre de joueurs est illimité, ce qui peut donner des matchs avec 40, 50 ou 60 joueurs. Seuls les membres masculins du village peuvent participer bien que des matchs entre femmes existent. Les balles et battes sont bénies par un « chaman » local qui doit aussi s’assurer du beau temps.

Entre le swing du joueur de cricket et celui de baseball
Entre le swing du joueur de cricket et celui de baseball.

Les battes sont différentes du jeu originel et varient sans cesse. Certaines sont plates, d’autres ressemblent à des battes de baseball ou sont de simples rondins de bois décorés. Chaque batte est donc différente et la balle est aussi une invention du crû. Une balle lancée dont le mouvement est plus proche du jet de lance que du fameux « bowling » du cricket. Certains lancers peuvent se faire par dessous l’épaule comme au softball. En revanche, le classique guichet est toujours présent dans le jeu.

Ici, pas d’uniforme avec polo blanc. Les tenues sont traditionnelles, agrémentées de peintures de guerre. Autres traditions qui ne se sont pas perdues avec ce jeu du cricket, la musique, les chants et les danses. On chante et on danse avant, pendant et après le match. D’ailleurs, chaque out est accompagné d’une danse des adversaires. Chaque équipe apporte ses propres arbitres pour confirmer les outs. Gage d’équité.

Quelque soit la forme du cricket, les femmes y jouent.
Quelque soit la forme du cricket, les femmes y jouent.

Les chants et danses peuvent avoir plusieurs objectifs comme se moquer des adversaires ou glorifier son équipe. Certaines prestations artistiques sont d’ordre érotiques et sont des invitations d’ordre sexuel vis à vis de l’audience féminine de la rencontre. Les Trobriandais jouissent d’une importante liberté sexuelle. Enfin, la rencontre se termine avec une fête organisée par l’équipe qui reçoit.

La forme du jeu est le reflet du fond, une parodie mimétique du jeu des colons, « une réponse ingénieuse au colonialisme » comme le déclare le sous-titre d’un célèbre documentaire anthropologique, intitulé sobrement « Trobriand Cricket ».

Ce documentaire de Gary Kildea et Jerry Leach (1976), est considéré comme l’un des plus importants documentaires ethnographiques et anthropologiques, modèle pour les documentaires qui suivirent dans ces disciplines. Il permit de mettre en lumière la réponse des locaux aux colons qui souhaitèrent changer leurs façons de vivre, notamment le règlement de leurs rivalités. Loin d’accepter ce changement, ils choisirent au simple rejet une appropriation parodique. Choix audacieux et pertinent, surtout que les Trobriand, comme l’ensemble de la Papouasie Nouvelle Guinée, furent sous la férule colonisatrice de l’Australie, autre terre de cricket, durant de nombreuses décennies.

Finalement, le Trobriand Cricket n’est pas tant un sport qu’un rituel guerrier modernisé, se rapprochant de la fonction de nombreux sports modernes tel que le football. Mais cette forme du cricket n’est qu’une partie de la riche culture de cet archipel qui fut le terrain de recherche du célèbre anthropologue, ethnologue et sociologue polonais Bronislaw Malinowski. Celui-ci étudia pleinement la société trobriandaise, sa culture matrilinéaire, ses rapports sociaux, son économie basé sur un échange particulier appelé Kùla. Ses recherches comme ses méthodes, qui consistaient à s’immerger dans une culture, en y apprenant la langue notamment, firent évoluer l’anthropologie de terrain en proposant l’observation participante.

Le Trobriand Cricket n’est pas seulement un cricket insolite. Son sens est plus profond, à la croisée d’une culture ancestrale et d’une invasion culturelle étrangère, un mode de défense surprenant, efficace, intelligent d’une société pacifique. Un cricket passionnant en somme.

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