L’Humeur du Cricket : sur le cricket aux Jeux Olympiques

Dans ce nouveau billet de l’Humeur de Cricket, Yves Tripon revient sur la possibilité ou non de voir du cricket aux Jeux Olympiques et sur ce que cela implique pour le monde du cricket.

Pas trop d’illusions sur les JO

Les médias ressemblent souvent ici aux trois petits singes (rien vu, rien entendu, rien dit) pour tout ce qui ne concerne pas la poignée de sports (foot, hand, basket, cyclisme, parfois athlétisme, plus quelques autres plus exotiques comme l’équitation et la pétanque) diffusés habituellement sur les chaînes de sport. Quand on voit que France Télévision n’a pas hésité à interrompre la finale de hockey sur gazon hommes opposant pour la première fois la Belgique à l’Argentine pour diffuser en direct sur les deux chaînes (France 2 et France O) la même interview d’une des joueuses de l’équipe de France de hand-ball qui venait de remporter la demi-finale, cela en dit long quant à l’amour du sport qui anime nos journalistes pour qui un bon cocorico vaut mieux qu’un bon match.

Alors, le cricket aux JO le rendrait-il vraiment plus visible en France ?

Oui, pour celles et ceux qui le suivraient sur internet (à la condition que l’excellente initiative de France Télévision Sport de diffusion de toutes les épreuves sur son site soit alors reprise), pas pour le quidam qui suit les jeux de plus ou moins loin à la condition que ce soit en direct.

Ce n’est cependant pas là une raison pour en rejeter sa présence aux Olympiades. D’ailleurs, la question n’est pas de savoir si on est pour ou contre une telle présence, mais celle des changements nécessaires pour la rendre possible.

Ce qui différencie le cricket de tous les autres sports, ce n’est pas son caractère limité en termes de zone géographique. En réalité, on pourrait en dire autant de certaines disciplines comme le saut à la perche, dont l’Afrique, une grande partie de l’Asie et l’Amérique latine sont absentes. En réalité,si l’on fait les comptes, tout au plus une dizaine de sports et disciplines sportives sont universels. Et il ne vient à l’idée de personne d’en rejeter la présence aux JO.

Non, ce qui différencie le cricket, c’est son caractère élitiste.

Le cricket : école des élites

Il est, avec le jeu de paume aujourd’hui tombé en désuétude, le plus vieux sport moderne européen (si l’on ne tient pas compte évidemment des courses de chevaux). Il a pris sa forme moderne à travers les paris d’une aristocratie et d’une bourgeoisie anglaises en plein enrichissement aux XVIII° et XIX° siècle. Quand l’empire britannique s’est étendu à travers le monde, sa politique fut systématiquement d’intégrer les « élites » à son système et son idéologie. C’est ainsi que les collèges britanniques accueillirent des princes et des princesses venus d’un peu partout à travers le monde, qui y apprirent à penser empire et à jouer (entre autres) au cricket. Toutes les nations tests sont le produit de cette politique coloniale.

Et le rapport des populations au cricket découle du statut de la colonie concernée. Les colonies de peuplement ou dominions d’Australie et de Nouvelle-Zélande ont reproduit massivement le caractère populaire du cricket que le gros des immigrants d’origine britannique emportaient dans leur bagage. Pour la Nouvelle-Zélande et surtout l’Australie, par exemple, l’affrontement avec l’Angleterre prit rapidement l’allure d’un refus d’être des citoyens britanniques de seconde zone, refus qui se traduisit par une autonomie politique au début du XX° siècle et contribua à l’affirmation d’une conscience nationale spécifique après la Première guerre mondiale et le massacre de Gallipoli. Au Canada, où la population francophone fut longtemps majoritaire et où l’influence US en expansion pesa et pèse toujours beaucoup, le cricket resta, par contre, marginal.

Pour les autres colonies, comme les Caraïbes et l’Inde, il fut au contraire une véritable nursery dans la formation des élites. Il devint un gage de modernité et d’accession aux classes supérieures. Au début fermés, les clubs de cricket tendirent à s’ouvrir à toute une nouvelle bourgeoisie que la couronne tenait à s’attacher. Les montants d’inscription étaient particulièrement élevés et la majorité de la population en était exclue. C’est d’ailleurs toujours le cas en Inde. Aux Caraïbes ou West Indies, le cricket, sous l’impulsion de révolutionnaires indépendantistes, fut l’objet d’un combat antiraciste dès les années 1920 et devint une sorte d’avant-garde de l’unité des Caraïbes. Malheureusement, il n’y eut pas de traduction politique, ou plutôt Britanniques, Américains et Français parvinrent à le faire échouer. Aujourd’hui, l’équipe des West Indies est tout ce qui reste de ce projet.

En Afrique du Sud, le cricket (le rugby aussi) permit l’intégration des boers à l’élite impériale dans l’exclusion des autres communautés, qui le rejetèrent dans leur ensemble. Depuis l’apartheid, un certain effort d’élargissement a été fait, mais le gouffre est colossal. Au Zimbabwe, du temps de la Rhodésie, le cricket fut l’apanage des blancs. Cette coupure d’avec le gros de la population ne s’est toujours pas résorbée à ce jour, même si elle s’est atténuée. Il en va de même pour le Kenya ou l’Ouganda. En fait, on constate que le cricket en Afrique s’est maintenu là où s’est maintenue aussi une bourgeoisie blanche d’origine britannique. Ailleurs, il a périclité, même si dans certains lieux, il a gardé tout son prestige.

Un élitisme qui lui colle à la peau

C’est cet esprit élitiste qui, à l’exception peut-être des West Indies, et encore, domine les nations-tests. Le fait de mettre comme critère, pour avoir les pleins droits au sein de l’ICC, la capacité à organiser des matchs tests, ce qui exige des professionnels, donc des sponsors, donc du public, donc une bonne implantation du jeu, donc un grand nombre de terrains avec tribunes et pavillon, c’est poser un obstacle à la « piétaille », aux sans-grades. Le fait, en outre, de qualifier automatiquement les équipes de nations-tests aux coupes du monde ODI et T20 et de ne laisser aux autres que des miettes, à savoir deux ou quatre places, dans la phase finale est à la fois une expression d’un élitisme aristocratique et une marque de mépris à l’égard du reste du monde.

Mais cet état d’esprit peut être combattu par la pression de l’argent, le fameux « pragmatisme » britannique.

La révolution Twenty20

Le cricket s’assoupissait tranquillement quand en 2003, pour faire face à la désertification des tribunes, on introduisit le Twenty 20. Réduisant le temps de jeu à 3 heures environ, il permit une expansion spectaculaire du cricket à travers le monde et un regain de vigueur à l’intérieur des nations-tests. Cela donna bien évidemment des idées à tous les jeunes loups aux dents longues à la recherche de nouveaux profits. C’est ainsi qu’on vit apparaître la Premier League Indienne (IPL) fondée non plus sur des clubs liés à une région ou une ville, mais sur des franchises jouant dans des ligues fermées. La chose s’est étendue par la suite à l’Australie, l’Afrique du Sud, etc.

L’impact de ces franchises est que le jeu ne se fonde plus sur son développement sur un plan local, s’étendant au national puis à l’international, mais sur les moyens d’attirer de prestigieux joueurs de très haut niveau dans son équipe. Cela veut donc dire fonctionner comme une entreprise capitaliste classique : attirer les capitaux en promettant à leurs propriétaires des profits alléchants. Ces profits viennent des publicités et des droits audiovisuels. Il est donc essentiel de se faire connaître et les JO sont a priori un formidable tremplin pour une telle opération.

Le problème est que le Twenty20 est une rupture avec le cricket classique et, on peut le dire, implique un jeu différent, qui en fait une discipline totalement différente dans sa stratégie, sa tactique, son rythme, son organisation sur le terrain. Et le prestige du jeu sans overs limités reste entier chez les joueurs, qui, quelque part, souhaitent tous y jouer. De même, ce désir est présent chez les dirigeants de clubs, qui gardent, au moins en partie, le pouvoir dans les « boards ». D’où une lutte interne, qui crée cette valse hésitation en Australie entre autres. Cette lutte interne vient parfois du désir de la part de certains dirigeants d’avoir leur part du gâteau, comme en Inde par exemple où le fondateur de l’IPL s’est trouvé chassé pour corruption par plus corrompu que lui, comme l’a bien établi la cour suprême indienne. (Tiens, après Rio, ça rappelle le Brésil).

Or, une demande d’inscription aux JO ne peut être efficace qu’à la condition qu’il y ait au moins un accord de façade unanime sur la question. Et, pour ce qui concerne, le cricket, c’est loin d’être gagné.

Les qualifications automatiques n’ont jamais été de mise aux JO. Or, faire prendre le risque à des nations-tests de ne pas concourir aux JO au profit de nations non-tests est tout simplement impensable, non seulement pour les tenants du cricket classique que pour les jeunes loups aux dents longues tenant des franchises et du cricket business. Comment vendre sa franchise si l’équipe nationale n’est même pas capable de vous représenter aux JO ? Il est bien difficile de voir comment franchir cet obstacle.

Le marché indien

Certes le CIO cherche lui aussi à pénétrer certains marchés et à s’étendre sur ceux déjà existants, mais à la condition que certaines règles minimales soient respectées. Or, le marché du Commonwealth (ou de ce qu’il en reste) est en grande partie déjà couvert sans avoir besoin du cricket. Le marché indien est le seul où les JO sont relativement faibles. Mais attention, il ne faudrait surtout pas s’imaginer que le cricket soit aussi important qu’on le croit. Le sport comptant le plus de licenciés dans ce pays, c’est le football. L’Inde n’y brille pas particulièrement, mais la FIFA a su l’implanter. Un autre sport attire le public dans les rencontres internationales : le hockey sur gazon.

Pendant des décennies, les Indiens et les Pakistanais en ont tenu le haut du pavé. Ils étaient l’équivalent brésilien de ce sport. Dans les années 1970, les fédérations européennes, en tête la néerlandaise, ont imposé dans les rencontres internationales les terrains synthétiques. Ceux-ci demandent des moyens d’investissement, qui, à terme, se rentabilisent, mais aussi l’usage abondant d’eau pour leur entretien. Si, en Europe, ces deux conditions étaient simples à réunir, il est évident que, non seulement dans le sous-continent indien, mais aussi en Afrique, l’affaire n’allait pas de même.. Le résultat fut le bon en avant et même la professionnalisation aux Pays-Bas, en Allemagne, en Espagne, en Angleterre du hockey et le recul des équipes indiennes et pakistanaises. Nombre des joueurs de ces dernières équipes nationales ont joué toute leur enfance et adolescence sur du « gazon » (en réalité de l’herbe) et ont dû s’adapter junior, voire senior, à cette surface hyper rapide où les subtilités du dribble et du contrôle de la balle sont remplacées par la précision de longues passes, précision impossible à atteindre sur du gazon. Mais malgré tout, l’Inde reste une des dix meilleures nations de hockey, et le Pakistan une des quinze. Les matchs attirent des dizaines de milliers de personnes, presque autant sinon plus que ceux, moins nombreux, de l’IPL.

Les JO sont donc bien présents en Inde. Par contre la hausse du niveau de vie, qui pourrait inciter les sponsors et publicitaires à se ruer sur un marché de la consommation, donc faire pression sur le CIO pour qu’il lâche beaucoup de lest en faveur du cricket, cette hausse, elle, ne touche qu’une petite fraction de la population. Une grande partie reste rurale et se regroupe autour d’un unique poste de télévision pour voir un match de cricket, de foot ou de hockey et, le plus souvent, un sirupeux feuilleton bollywoodien à l’eau de rose. Seule une minorité d’Indiens bénéficie d’un niveau de vie semblable au nôtre. Et d’ailleurs, contrairement au foot et au hockey, seule une minorité joue toutes les semaines dans un club. Les frais d’inscription et d’équipement sont hors de portée du commun des mortels. Il en va d’ailleurs de même du prix des places. La presque totalité des cricketeurs indiens sont issus de la bourgeoisie, moyenne ou petite, ou de fonctionnaires (place privilégiée ouvrant de nombreuses portes). Et leur formation en cricket s’est faite d’ailleurs dans des écoles privées, ce qui explique qu’il n’existe qu’un seul centre de formation au cricket dans tout le sous-continent.

Le marché indien est donc fortement réduit et ce n’est pas le cricket qui changera la donne. Et en dehors de ce marché, il est difficile de voir ce qu’a à offrir l’ICC.

Dès lors, dans ces conditions, il aurait fallu les talents de négociateur d’un Talleyrand ou d’un Metternich à Tendulkar pour obtenir l’approbation du CIO. À moins de se ruiner à acheter les voix des uns et des autres, je ne vois pas comment l’ICC pourrait faire entrer, en l’état des lieux actuels, le cricket aux Jeux Olympiques. Et le jeu, au vu de tous les bouleversements que cela demanderait, pardon de la véritable révolution que cela provoquerait, en vaut-il la chandelle ? C’est à voir.
Bien que nombre de portes ne soient pas ouvertes, elles n’en sont pas pour autant fermées.

« Qu’est-ce ici ? De l’or ? du jaune, brillant, précieux or ? Non, dieux, je ne suis pas un aveugle dévot : des racines, des cieux clairs ! Ainsi, la plupart de celui-ci rendra le blanc noir, le laid beau, le faux vrai, l’infâme noble, le vieux jeune, le lâche vaillant. » Shakespeare, Timon d’Athènes.

Ajoutons, peut-être, le cricket olympique…


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