Inside cricket féminin : la Kia Super League à l’Oval

Le 18 août dernier, en plein week-end amoureux à Londres, j’ai vécu un vrai samedi de cricket. Tout a commencé à Portobello Market où les antiquaires fourmillent de petits trésors, notamment de vieilles battes et de vieilles casquettes de cricket very old school. Mais surtout, ce qui m’a le plus intéressé, on y trouve de vieilles cartes de joueurs, cartes que l’on retrouvait dans les paquets de cigarettes durant les années 20 et les années 30. Mais je reviendrai sur ces trouvailles dans un prochain article.

L’une des trouvailles de Portobello Market

En début d’après-midi, me voilà rendu sur St John’s Wood road, dans le secteur de Marylebone. Vous avez deviné où je me trouvais : le Lord’s Cricket Ground. Pas de visite cette fois-ci du musée et du terrain mais un passage à la boutique. Il est d’ailleurs dommage que la boutique n’est pas un accès direct depuis la rue. En effet, sauf à faire la visite (payante), il faut se faire accompagner par un agent de sécurité. Pour peu qu’ils n’y aient pas les effectifs pour, vous ne pouvez pas y aller.

Ce fut la mésaventure de notre précédent séjour. Pas cette fois-ci. Un agent nous a accompagné et ce fut l’occasion de lui faire découvrir l’incroyable vérité : on joue au cricket en France. On peut subodorer que, depuis, la nouvelle a essaimé dans toute l’Angleterre ! Bref, après avoir maltraité ma carte bleue, nous voilà partis vers l’autre grand terrain de la capitale anglaise : l’Oval. Ou, à la faveur du naming, le Kia Oval.

L’Oval se situe au sud de Londres dans le quartier de Kennington. Depuis sa création en 1845, l’Oval, qui appartient historiquement au premier représentant du duché de Cornouailles (le Prince Charles donc), accueille l’équipe prestigieuse du Surrey County Cricket Club, le Surrey étant une région anglaise comprenant le sud de Londres. C’est dans ce stade que jouent les équipes du Surrey CCC telles l’équipe des Surrey Stars en Kia Super League.

Si le Lord’s est un stade prestigieux par son histoire connectée à la création du cricket moderne à travers le Marylebone Cricket Club, l’Oval tire son prestige des rencontres internationales qui s’y déroulent régulièrement. D’ailleurs, le premier Test Match en Angleterre, contre l’Australie naturellement, s’y est tenu en septembre 1880. C’est aussi à l’Oval que la célèbre équipe aborigène de 1868 joua son premier match devant 20.000 spectateurs. Et c‘est à l’Oval que l’Australie gagna le Test de 1882 qui déboucha sur la plus célèbre compétition du cricket, The Ashes.

The Oval accueillit également du baseball quand des joueurs de Ligues Mineures des Red Sox Boston et des New York Mets s’y affrontèrent en octobre 1993. Et ce n’était pas la première fois qu’on joua au baseball à l’Oval. La célèbre tournée mondiale d’Albert Spalding en 1888-1889, composée de deux équipes de joueurs professionnels des Ligues Majeures, y fit un match le 23 mars 1889, soit quelques jours après son passage à Paris où ils jouèrent le premier match officiel de baseball en France.

Quand le cricket accueillait son cousin d’Amérique à l’Oval en 1889

Enfin, notons que c’est dans ce stade que se joua la première rencontre internationale de football entre l’Angleterre et l’Écosse le 5 mars 1870.

Comme le Lord’s ou le Old Trafford Cricket Ground à Manchester, l’Oval possède un très beau pavillon originel en briques rouges. De là, partent des tribunes modernes qui font tout le tour du terrain en forme ovale. Il peut accueillir jusqu’à 25.500 spectateurs. Deux grands écrans permettent de suivre les scores, de revoir les actions de jeu, y compris quand l’arbitre utilise la vidéo, ou de montrer le public.

Ce samedi soir 18 août, l’Oval reçoit un match de la Kia Super League. La KSL est une compétition professionnelle de cricket féminin qui se joue en Twenty20 (20 séries) et réunit six équipes d’Angleterre et du Pays de Galles durant l’été. Elle débute en 2016 sous le nom de Women’s Cricket Super League avant le naming une fois encore de Kia l’année suivante.

Comme la Women Big Bash League en Australie, elle est le fruit du développement du T20, du cricket business et du sport au féminin. Le T20, en raccourcissant les matchs de cricket à 3h, a permis l’émergence de nouveaux formats de compétitions, axés sur un sport spectacle rentable, diffusable et prisé des jeunes, telle l’Indian Premier League ou la Big Bash League australienne. Naturellement, l’ICC a poussé dans ce sens pour créer un nouveau marché à travers le cricket féminin, en soutenant la création des ligues pros en 20 séries.

La rencontre oppose les Surrey Stars, l’équipe locale, et les Western Storm, rattachées à deux équipes de comtés du sud-ouest de l’Angleterre, le Somerset et le Gloucestershire, ainsi que l’université d’Exeter. Si les Stars furent demi-finalistes en 2017, les Storm sont les championnes en titre, terminant secondes en 2016. Leur équipe compte du très beau monde : Heather Knight, capitaine de l’équipe d’Angleterre, Stafanie Taylor, capitaine de l’équipe des West Indies, Anya Shrubsole, première femme à faire la couverture du prestigieux Wisden Cricketer’s Almanack, Smriti Mandhana, première joueuse indienne en KSL et WBBL, élue meilleure joueuse 2018 par la fédération indienne.

Du lourd pour l’équipe londonienne. Mais les Stars ne manquent pas d’excellentes joueuses, notamment l’une des stars mondiales du cricket Sarah Taylor et la capitaine de l’Afrique du Sud Dane Van Nierkek.

Super Women League – crédit photo : ESPNcricinfo

Pour l’heure, après une pause à l’hôtel, nous prenons l’Underground et sortons à la station Oval. Des dessins de cricketers sur les murs nous indiquent que nous arrivons enfin dans le monde du cricket. En sortant du métro, on cherche des yeux un grand stade moderne. Erreur. Point de stade moderne. Juste des bâtiments en briques rouges. Mais l’un d’eux, au bout de la rue, se révèle plus beau, plus majestueux, protégé par de grandes grilles noires. Le pavillon 1845 se dresse fièrement dans le crépuscule d’un ciel londonien que le soleil bouda longuement ce jour-là avant de réapparaître pour ce match de cricket. Une envolée lyrique pour dire que cette première vision de l’Oval fut belle.

L’Oval en impose (Pavillon 1845 vu de l’extérieur)

Nous présentons nos e-billets et entrons rapidement dans les lieux. Des membres du Surrey CCC vendent ou distribuent drapeaux, ballons et autres accessoires de fan. Des food trucks permettent de se restaurer. Nos tickets ne nous donnant pas de sièges ou de tribunes définies, nous sommes un peu perdus. Un vieux monsieur de l’organisation le remarque et vient nous renseigner, nous conseillant la tribune Peter May, ancienne gloire du cricket britannique, non loin du pavillon 1845. Il en profite pour nous donner une scorecard afin d’y noter les joueuses et leurs performances.

Avant de nous rendre dans les tribunes, nous emportons un fish and chips d’un des food trucks. On joue la carte « inside » à fond. On gagne enfin les tribunes et s’impose à nous la vision de ce stade alliant tradition et modernité. Ces vieux pavillons de cricket, datant du 19ème siècle, donnent aux stades londoniens de cricket un charme unique, particulièrement par l’opposition de style architectural avec le reste du stade. Le match vient de débuter.

Le Pavillon 1845 est… stylé !

La plupart des tribunes sont vides. Ou presque. Quelques personnes essaiment ici ou là, cherchant une relative solitude dans les travées. Le gros de la troupe se trouve dans les tribunes du Pavillon 1845. Si la KSL gagne de l’audience et des spectateurs depuis sa création, les affluences peuvent paraître modestes quand on voit ce match dans un stade de 25.500 places. En 2017, les rencontres réunissaient une moyenne de 1379 spectateurs. Cependant, au jeu des comparaisons, ce sont d’excellents résultats.

Panoramique de l’Oval

La Women Super League britannique (football), créée en 2010, comptait 1128 spectateurs en moyenne en 2016. En France, la D1 féminine de football réunissait un peu plus de 700 personnes en 2017. Toujours en France, la Ligue Féminine de Basket a réuni 1674 personnes en moyenne par rencontre en 2018 contre 1258 en 2007, et le handball 1683 en LFH 2016-2017. De l’autre côté du globe, la Women Big Bash League, l’équivalent hivernal et australien de la KSL, rassemblait 2051 spectateurs en 2016-2017.

Rien d’anormal donc pour une ligue pro féminine, qui plus est récente et qui doit faire sa place, comme nombre de compétitions féminines, dans un paysage médiatique sportif dominé par les compétitions masculines. Pour justement faire sa place, la KSL prévoit une politique tarifaire très abordable : 5 livres la rencontre soit 5,50 euros pour voir du cricket professionnel. Suivre son équipe sur un été ne revient pas cher à ce prix-là.

Le cricket est souvent… non… tout le temps vu comme un sport lent et ennuyeux. Rien n’est plus faux. Certes, sa temporalité est parfois dur à digérer à la télévision mais au stade, le temps s’écoule plus rapidement avec l’ambiance des tribunes, les replay sur grand écran et des actions régulières (au cricket, les frappes sont très nombreuses contrairement au baseball). De l’ambiance, vous m’avez bien lu.

Panoramique de l’Oval

La petite foule présente applaudie, crie, encourage l’équipe locale comme les adversaires. Esprit du jeu et fair-play britannique sont au rendez-vous dans les tribunes où tous les âges sont représentés. On y croise les vieux de la vieille, les enfants du club, des familles ou des groupes de jeunes londoniens, femmes et hommes, qui sortiront ensuite dans les bars et les boîtes de nuit de la capitale. L’occasion de voir que le cricket, malgré la concurrence du football, reste un sport aimé des anglais, un sport populaire.

Lors du premier inning, les Surrey Stars sont en défense et donnent l’occasion au public de s’égailler avec quelques belles actions défensives dont un attrapé de volée à la limite du terrain (que j’ai réussi à filmer en plus!). Les Western Storm font aussi naître quelques acclamations sur plusieurs four et six frappés. Si le pitch, où s’effectuent les lancers et les frappes, se trouve au centre de l’Oval, il est aisé de voir les actions, surtout que le public peut profiter de deux écrans géants pour voir le replay de celles-ci, tout comme suivre l’évolution des scores et des stats. La spectatrice et le spectateur sont pleinement immergé.e.s dans le match et le visionnage des replay abrège les brefs temps morts du jeu.

Nous ne sommes pas restés pour le deuxième inning (Piccadilly by night nous attendait après un petit passage à la boutique du stade). Les Surrey Stars ont gagné la rencontre, ce qui les a propulsé en demi-finale face aux… Western Storm. Les Stars en viendront une nouvelle fois à bout puis remporteront leur premier titre en KSL face au Loughborough Lightning lors des Finals Days fin août.

Bilan : un très beau stade, une belle ambiance, un fish and chips et un match prenant. Une expérience à vivre.

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